LES CURÉS CONCORDATAIRES : M. AUBRIL

Aux premiers jours de 1805, M. Heuzé, dont la mentalité schismatique n'avait guère évolué, mourut. La maladie qui l'emporta avait progressé assez rapidement pour que M. Flaust, doyen de Saint-Clair, s'excusât, près du secrétaire du diocèse, de ne l'avoir point visité. " Je ne le croyais pas si près de sa fin, écrivait-il. J'ai appris plus vite sa mort que le changement de son mal. "

Parmi les prêtres jureurs, ses amis, qui seuls assistèrent, le 8 janvier, à ses obsèques et en signèrent le procès-verbal, figurent deux frères, les Messieurs Aubril, curé et vicaire de Saint-Gilles. Le 13 juillet suivant, le second fut nommé curé de Villiers-Fossard.

Ce choix fut une déception pour l'abbé Leblond, " digne collègue de son défunt curé " et son vicaire depuis septembre 1803. Fort de l'appui de M. de Villiers, dont l'orthodoxie religieuse n'était point à la hauteur de la bonne volonté, il avait, en effet, si bien espéré succéder à M. Heuzé que, durant l'intérim, il lui arriva de faire suivre sa signature sur les actes de catholicité du titre canonique sur lequel il comptait. De ce jour il redevint ce qu'il avait été avant son second vicariat de Villiers " simple prêtre dans la paroisse ". En septembre 1806, il recommença encore un troisième vicariat.

Michel-Laurent Aubril, né le 30 juillet 1763, à Saint-Georges-de-Montcocq, en était devenu, après son ordination en 1788, prêtre-obitier puis vicaire. De là, Mgr de Talaru, évêque de Coutances, l'avait nommé au vicariat de Sainte- Croix de Saint-Lô. Fin mai 1791, après sa prestation de serment à la Constitution Civile du Clergé, le 30 janvier précédent, l'Assemblée départementale de la Manche l'envoya remplacer le curé réfractaire de Canisy, M. Lemasson. A son arrivée, celui-ci se retira du presbytère et de l'église, tout en protestant qu'il ne démissionnait point. " Nous n'entendons pas, écrivait-il aux autorités révolutionnaires de la localité, nous regarder comme dépouillé du gouvernement des âmes qui nous ont été confiées par l'Eglise qui peut seule nous en éloigner ou en recevoir notre démission volontaire ". La situation était difficile. M. Aubril n'habita point le presbytère. " D'un caractère facile et tolérant, reconnurent dans la suite les Canisiais, il ne vexa personne durant son administration. " " Je me suis comporté, expliquait-il lui-même plus tard dans une lettre du 13 juillet 1818 à l'évêché de Coutances, de manière à vivre en bonne intelligence avec le curé que je remplaçais autant que la diversité des opinions le permettait. "

Laissons-le raconter, d'après ce document, sa vie sans gloire sous la Terreur et son retour à l'orthodoxie, la France pacifiée. " Quand les églises furent fermées, poursuit-il, sur le champ je m'en fus dans ma famille avec mon frère faire valoir la terre de Bois-André (30) que notre père nous avait laissée. Nous y avons été plus de huit ans sans faire aucune fonction de ministère autre que la récitation journalière de notre office, ne voulant reprendre nos fonctions que quand nous reverrions une organisation légitime. A l'arrivée de Mgr Rousseau, nous sommes allés tous les deux nous présenter à lui. Il nous remit en fonctions, plaça mon frère à Saint-Gilles et moi son vicaire. Au Jubilé, pour une plus grande tranquillité de conscience, après l'aveu de mes fautes, je repassai à mon confesseur, qui me connaissait parfaitement, la conduite que j'avais tenue pendant la Révolution et demandai pardon à Dieu des fautes que j'avais faites dans les fonctions du ministère, autant que Dieu m'en connaissait coupable... L'an 1805, j'ai été nommé à Villiers. "

Ainsi M. Aubril n'arrivait ni avec l'auréole d'un confesseur de la foi ni avec l'infâme réputation d'un apostat. Il s'était simplement fourvoyé dans le premier enthousiasme de la Révolution et s'était fait ensuite oublier. Réconcilié avec l'Eglise, il ne demandait qu'à se dévouer.

Le curriculum vitæ de l'abbé Leblond, qui devait être son vicaire pendant 22 ans, de 1806 seulement à 1828, ressemblait au sien. Mais il montra moins d'empressement à se rétracter, si bien que M. Aubril dut plaider plusieurs fois sa cause près de l'autorité diocésaine. En arrivant, il demanda pour lui des pouvoirs de confesseur que M. Bonté, vicaire général, ne voulut point lui accorder avant qu'il ne vint à Coutances. Sur son refus de s'y rendre, " parce qu'on ne voyage pas sans beaucoup de peine et de frais ", et sur l'émoi causé dans la paroisse par cette situation dont on le rendait responsable, M. Aubril insista, certifiant que l'abbé était " de bonne vie et mœurs, instruit de son état, soumis à la constante doctrine de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. " En 1811, il crut devoir faire son éloge en demandant le renouvellement de ses pouvoirs : " il n'a montré, écrivait-il, depuis que je suis dans cette paroisse, que du zèle pour remplir les fonctions du saint ministère avec édification. " Et, en 1818, se disculpant de l'accusation de n'avoir pas de principes orthodoxes par une profession de foi des plus précise, il ajouta : " M. Leblond partage avec moi ces sentiments. S'il en avait de contraires, je ne le réclamerais pas pour vicaire ; pour preuve suit sa signature. " Et le pauvre abbé se déclarait aussitôt " dans une parfaite, franche et loyale conformité de sentiments avec son curé (31). "

Secondé par son vicaire, M. Aubril réussit, par son zèle, son caractère conciliant, sa charité, à ranimer la vie paroissiale et à remettre les pratiques chrétiennes en honneur. " En témoignage de son estime et son attachement pour ses paroissiens ", selon une formule qui lui plaisait, il fit de nombreuses générosités à l'église et à la sacristie. Rien ne saurait donner une meilleure idée de son long pas torat que l'inscription qui se lit au cimetière sur sa pierre tombale près de la chapelle de la Sainte Vierge : " A la mémoire de Michel-Laurent Aubril, desservant de cette commune depuis 32 ans, décédé le 3 août 1836, âgé de 73 ans. Les habitants de Villiers-Fossard ont voulu, en lui élevant ce monument, éterniser le souvenir de ses vertus et leur reconnaissance envers l'homme qui fut le modèle des pasteurs et un père pour eux. "

Les trois successeurs immédiats de M. Aubril, MM. Yvetot, Lepoil (32) et Langenais (33), n'eurent pas le temps de creuser à Villiers un sillon aussi profond que le sien. Les deux suivants, MM. Lebarbey (34) et Fétille (35), au contraire, occupèrent la cure de 1851 à 1905, l'un 22 ans et l'autre 32. Dans les vingt années qui suivirent se succédèrent assez rapidement MM. Boitard (36), Pannier (37), Ferey (38) et Chesnel (39).

Quant aux vicaires, il y en eut une douzaine de 1828 à 1875. M. Grésille, le premier, le demeura dix ans. M. Planquais, le second, dix-sept, mais les autres passèrent " comme une onde ", pour reprendre une image suggestive de la Prophétie des Papes attribuée à Saint Malachie.

Il nous serait difficile de trouver dans le séjour à Villiers de tous ces prêtres matière à chronique ou à portrait. Chacun s'adonna de son mieux et avec son tempérament différent au ministère des âmes et cela suffit à lui mériter l'estime et la reconnaissance de la population.


dernière modification : 3 novembre 2001

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