LA PAROISSE, LE PRIEURÉ, LES BIENS ET DROITS DE L'ABBAYE DE SAVIGNY, LA CURE (11)

L'origine de la paroisse St-Pierre de Villiers-Fossard (12) se perd dans la nuit des temps. Le premier document la concernant date du début du XIIe siècle : Guillaume de Saint-Clair, seigneur du lieu, qui en était le patron, céda alors ses droits sur elle et divers biens qu'il y possédait à l'abbaye de N.-D. de Savigny en Mortainais, au diocèse d'Avranches.

Celle-ci était déjà détentrice de plusieurs immeubles et avantages dans la région. A Villiers, en particulier, elle avait reçu, d'une part, de Guillaume de Cavigny et d'Emma sa mère, " la monte de leurs hommes, les deux moulins de haut et de bas et leurs droits sur un champ près de la rue du Loup ", et d'autre part, de Hamon et d'Hubert de Saint-Clair, différentes terres. Mais le don de Guillaume de Saint-Clair fut le plus important puisqu'il rendit les religieux " seuls seigneurs et patrons de la paroisse ". Il s'accrut encore, en 1139, d'un prieuré qu'il fonda " à la charge et au bénéfice " de ceux-ci, Mathilde, reine d'Angleterre, duchesse de Normandie, confirma, quelques années plus tard, ses donations et fondation (13).
Plusieurs moines vinrent habiter le prieuré où tout en remplissant les devoirs de la vie monastique, ils administrèrent les biens que leur couvent possédait à Villiers, La Meauffe et Couvains. Mais, si leur abbaye conserva sa sieurie et ses droits seigneuriaux jusqu'à la Révolution de 1789 où l'une fut liquidée parmi les biens nationaux et les autres abandonnés, elle les rappela assez vite. Le Livre Pelu, rédigé en 1356, en effet ne mentionne point leur maison.

Cela, d'ailleurs, n'empêcha pas l'Abbé de Savigny de percevoir les revenus des terre, dîmes, novales (14) qui furent louées. En 1721, le bail de la ferme et des dîmes fut établi pour 1100 livres payables en trois termes : Noël, Pâques et la Saint-Jean. En 1756, seigneurie, patronage, les deux tiers des grosses dîmes, fermes et rentes seigneuriales totalisèrent un revenu de 2500 livres.

Quel était le détail de ces biens et droits ? Une notice sur la composition du fief, établie en 1692, l'énonce.

La sieurie, d'abord, aujourd'hui " l'Abbaye ", comprenait une ferme et sa terre. Celle-là consistait en une maison d'habitation et des communs groupés autour d'une " cour non fermée " et " fort montueuse ". Parmi ces derniers, moins importants qu'un Moyen-Age, on distinguait " une grange de 80 pieds sur 28, deux étables au bout de la grange et un bâtiment à côté de l'ancienne grande porte de la cour ". Le tout était couvert en paille. Quinze clos réunissaient 120 vergées de terre ; onze formaient un seul tenant ; cinq étaient plantés de 380 pommiers ; deux étaient en labour ; sept, dont les quatre écartés, étaient en friche ; plusieurs se disaient de fonds " méchant ", " ingrat ", ou " médiocre " ; et on évaluait la valeur locative des uns et des autres de 30 à 60 sols la vergée, selon leur qualité. A cela s'ajoutaient trois moulins, l'un en exercice, couvert en paille, l'autre ruiné et le troisième, dit " Moulin aux Moines ", ancien moulin banal de la sieurie exploité comme moulin à drap par un particulier qui l'avait acquis contre une redevance annuelle de cinq livres et s'y était construit une maison.

Les droits seigneuriaux complétaient la sieurie avec avantage. Plus de cent fiefs, en effet, fournissaient chaque année d'estimables redevances.

Ils se divisaient en trois branches : la grande verge d'Arguenchy, la petite verge d'Arguenchy et la verge de la Meauffe. La première, dans la vicomté de Saint-Lô, comprenaient 60 fiefs à Villiers (15), 6 à Couvains, 1 à Baynes et Saint-Martin-de-Blagny, une maison et une pièce de terre à Saint-Lô, et des rentes dues par M. de Villiers et quelques autres. Elle rapportait 466 boisseaux 1/2 (16) de froment, 100 razières d'avoine, 3 boisseaux d'orge, 42 livres 12 deniers 2 sols d'argent, 60 pains 1/3, 1295 œufs, 51 poules 1/3 et 3 chapons. La seconde, dans la vicomté de Torigni, n'était constituée que de 15 fiefs qui fournissaient 112 boisseaux 1/2 de froment, 9 razières 1/2 d'avoine, 1 boisseau 1/2 d'orge, 2 livres d'argent, 7 pains, 5 gelines et 1 chapon. La troisième, dans la vicomté de Saint-Lô, comme la première, rassemblait 22 fiefs et donnait 448 boisseaux 1/2 de froment, 8 razières d'avoine, 3 boisseaux d'orge, 48 livres d'argent, 15 poules et 3 chapons.

Quelle diversité parmi les fiefs ! Tel ne comprenait qu'une pièce de terre, tel autre plusieurs et sur tel autre une maison, exempte de charges, avait été élevée. Celui-ci n'avait qu'un propriétaire et celui-là en avait plusieurs. Ainsi, au XVIIIe siècle, sur le fief Belœil il y avait une maison ; le fief Amelot, près de l'Eglise, de 6 vergées, était partagé entre sept propriétaires ; et le fief de l'Anquetillière, de 21 vergées, n'appartenait qu'à un seul.

Comme étaient variées aussi les charges d'un même fief.

Etaient redevables, par exemple le fief Tostain, à Saint-Michel, de 4 boisseaux de froment, à la Toussaint, de 21 deniers, à Noël, de 21 deniers encore, à Pâques, de 20 œufs, en août d'une journée d'homme ; et le fief de Bouligny, à Saint-Michel, de 8 razières d'avoine, à Noël, de 2 pains et 2 gelines, à Pâques, de 20 œufs, et de service de prévôté, de bien et de moulin.
Etabli au manoir de l'Abbaye, le grenier pour recevoir les rentes était ouvert durant l'automne en des conditions fixées tous les ans. En 1716, ce fut " depuis le premier mardi d'octobre jusqu'à Noël, tous les mercredis de chaque semaine de 9 heures du matin à 3 heures d'après-midi ", et " le parc pour le dépos " fut établi à la maison de Jeanne Mérienne.

D'autre part, encore, les propriétaires des fiefs étaient de situations et de classes sociales diverses. Parmi d'autres nous avons relevé, sur le Journal des rentes de 1745, les noms de Jacques Tréfeu, la veuve de Pierre Pohier, Henry-François Bougeard, Pierre Hue, escuyer, sieur de la Rocque, M. le chevalier de Villiers, M. le marquis de Bricqueville, noble homme Jean de Mathan.

Chaque année, au printemps ou au début de l'été, se réunissaient les " Pleds ". Annoncés une quinzaine de jours auparavant à l'issue des grand'messes paroissiales de Villiers, Couvains et La Meauffe, ils se tenaient " près du manoir seigneurial de l'Abbaye ". Les présidait un homme de loi, représentant qualifié du monastère mortainais. S'y rendaient ceux que grevait quelque redevance. Ils y faisaient aveu des terres pour lesquelles ils étaient imposés, y présentaient leurs contrats de vente ou d'achat, s'ils avaient été établis depuis l'année précédente, payaient les rentes déjà échues, élisaient un fief pour le service annuel de prévôté. Des sanctions pouvaient être portées contre ceux qui ne venaient point ou n'étaient pas en règle. Malgré cette procédure, à la fin de l'Ancien Régime, quelque relâchement s'introduisit dans le versement des rentes : incompris, les droits seigneuriaux devenaient peu à peu impopulaires.
Par la volonté de Guillaume de Saint-Clair, l'abbé de Savigny fut encore, pendant près de sept siècles, patron de la paroisse. A ce titre il en perçut les bénéfices, en entretint l'église, en choisit le curé que nomma l'évêque de Bayeux, le logea et le rétribua.

En 1356, d'après le Livre Pelu, l'église de Villiers-Fossard payait 17 livres 10 sols de décimes et le revenu de la cure était estimé 80 livres. Trois cents ans plus tard, en 1648, ce dernier en valait 900. Ce n'était pas absolument à dédaigner, malgré les charges qu'entraînait le patronage.

Les abbés s'acquittèrent-ils toujours consciencieusement de celles-ci ? Nous l'ignorons. A l'honneur de J.-B. Massillon, évêque de Clermont et abbé commendataire de Savigny, nous notons, néanmoins, que son neveu, prêtre de l'Oratoire, s'engagea pour lui, en 1735, après requête du curé, P. Cosnard, à faire réparer les chapes blanches et l'ornement violet, confectionner un devant d'autel et une chape noire, restaurer les fenêtres de la sacristie et du chœur ainsi que la couverture de ce dernier, exécuter un tabernacle et un prie-Dieu en menuiserie, à la place du curé, puis à fournir processionnaire, rituel et missel. En 1744, son successeur fit construire le " manoir presbytéral " qui existe encore aujourd'hui.

Mais tel autre, dans la suite, se montra moins généreux. Existe une supplique adressée par le curé à l'évêque de Bayeux en 1756, qui révèle une triste situation. Le pasteur souffre matériellement et moralement. Il reçoit chaque année, avoue-t-il, 300 livres pour lui et 150 pour son vicaire. Or la pension de ce dernier lui en coûte déjà 300. D'autre part, " il y a beaucoup de pauvres " dans la paroisse, qu'il " ne peut soulager ", " le chœur de l'église est malpropre, la voûte menace ruine, l'autel est misérable ". Comme la sacristie ne possède ni linge ni ornements, il " use les siens depuis vingt-trois ans qu'il est là ". Aussi, impuissant " à poursuivre juridiquement contre messieurs les religieux " qui pourtant perçoivent 2500 livres à Villiers chaque année, demande-t-il secours à l'évêque de Bayeux. En retour, il priera Dieu " pour la conservation, prospérité et santé de Sa Grandeur ". Il est probable qu'à moins d'être un saint, P. Cosnard ne donnait pas alors de bon cœur le " marc d'argent et les huit razières d'avoine " qu'il devait tous les ans " pour la reconnaissance du patronage de l'abbaye sur la paroisse " et qu'il ne récitait pas avec gratitude les " prières et oraisons " qui lui étaient demandées au même titre.

Les difficultés entre curé trop pauvre et monastère trop riche n'en étaient point d'ailleurs, à leur début. Dès le XIIIe siècle, alors que les moines habitaient le prieuré, Me Godefroy, raconte un vieux parchemin, en différend avec le P. Abbé, à qui il devait sa situation, se laissa aller devant ses ouailles à protester contre les privilèges de son patron et à injurier les religieux, ses voisins. Informé, l'abbé soutint ses fils. Il fallut, pour en finir, recourir à l'arbitrage de l'abbé d'Aunay. Aux assises de Caen, en 1254, le curé manifesta contrition et bon propos, mais il fut condamné à payer les frais et dépenses occasionnés par sa conduite.

Au XVIIIe siècle, pareille diatribe du haut de la chaire de vérité n'aurait sans doute point amené même réaction. S'il y eut procès en 1721, 1746 et 1756 ce fut plus prosaïquement au sujet du partage des dîmes. Le fermier des deux tiers des grosses dîmes de la paroisse accusa G. Le Roy et P. Cosnard d'avoir enlevé plus du tiers des gerbes qui leur revenait. L'un dut rapporter à la grange abbatiale ce qu'il avait indûment enlevé ; l'autre en appela au Parlement de Rouen qui renvoya l'affaire devant la justice locale. Nous ignorons le jugement qu'elle rendit. Quoi qu'il en soit il est probable que la religion ne gagnait rien aux abus introduits par la commande et que le peuple vit avec joie la Révolution de 1789 vendre des biens et supprimer des droits qui, bien que légitimement acquis, en étaient cause.


dernière modification : 12 mai 2010

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